«Sur quelle base se fait l’évaluation positive ou négative d’un composant ?»

                                                                                                                                                                                        Août 2014 


Cette question, qui m’a été adressée par Cyrielle touche à une question qui m’est souvent posée. Cyrielle écrit : « Je trouve ce site très intéressant et très bien fait, seulement je m’interroge sur sa « légitimité » : quelles sont vos sources ? Sont-elles fiables ? … Notamment la recherche INCI, comment faites-vous pour dire si ce produit est mauvais, ou un autre bon ? … »

Voici ma réponse :

La question des sources illustre bien tout le travail qui se cache derrière l’évaluation de celles-ci. Cela fait maintenant presque 20 ans que je traite du sujet et depuis la préparation de mon premier livre sur les cosmétiques en 1997, je suis secondée par un expert en cosmétologie, afin d’évaluer les composants de manière équilibrée.
Evaluer la composition chimique d’un composant est un processus complexe, qui prend du temps pour une grande partie des matières premières. L’un des principaux problèmes est le suivant : il n’existe pas de résultat d’un seul bloc. Généralement on ne peut pas non plus se baser sur une seule étude globale, qui serait sans équivoque. Beaucoup de composants utilisés en cosmétologie ne sont que partiellement étudiés.
Si par exemple le SCCS (Comité de Conseillers Scientifiques de la Commission Européenne) s’interroge sur certaines matières premières, l’industrie doit impérativement fournir les études, dont elle dispose. Mais le problème est le même pour les études présentées provenant de laboratoires différents et difficilement comparables à d’autres. Les recherches sont faites selon diverses méthodes, à partir d’autres interrogations de départ, avec des dosages différents, etc. Par conséquent, les données recueillies peuvent généralement être interprétées de manière très différentes. Certaines études posent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. C’est le cas, par exemple, quand d’autres études contredisent leurs résultats.

Quelles sont les conclusions que l’on peut faire à partir des documents existants ?

Les sujets comme l’aluminium ou les parabènes expliquent bien à quel point les processus d’évaluation sont complexes. Que de fortes doses d’aluminium puissent être nocifs pour l’homme est avéré. Mais concernant l’absorption cutanée et l’effet de l’aluminium présent dans les produits cosmétique, il n’y a pas encore beaucoup d’évaluations. Comme le précise le dernier communiqué (n°. 007/2014, 26. février 2014) l’Institut allemand d’évaluation des risques, le BFR (Bundesinstituts für Risikobewertung) : «Il manque des études importantes et des données cliniques humaines.»

  • Tant que ces études n’ont pas été réalisées, les composants tels que les sels d’aluminium restent donc autorisés dans les déodorants, par exemple. Ce qui veut dire que l’on considère qu’ils sont « sûrs». Par contre, selon mon appréciation, les indications de risques potentiels me font douter de la sûreté de ces composants. Cela explique l’évaluation défavorable de ces produits, même s’il manque des preuves étendues qui démontreraient que les déodorants contenant de l’aluminium représentent un risque sanitaire important. La raison en est le manque d’études avec données cliniques humaines.
  • Pendant des années, il n’y avait donc pas de preuves irréfutables pour mes mises en garde contre des déodorants à base d’aluminium, surtout ceux contenant des chlorhydrates d’aluminium (qui en contiennent parfois jusqu’à 20%). Il n’y a pas plus de preuves aujourd’hui, mais même le BFR questionne aujourd’hui la présence de composants à base d’aluminium dans les cosmétiques et attire l’attention sur un phénomène que j’évoque depuis des années déjà : l’effet «cocktail». Dans son communiqué du 07/2014 on peut notamment lire : «Les consommatrices et consommateurs absorbent déjà des quantités élevées d’aluminium à travers l’alimentation, et la quantité hebdomadaire maximale d’absorption «tolérable» est sans doute déjà atteinte par le seul biais de l’alimentation pour une partie de la population.»
  • Quelles conclusions faut-il en tirer ? Quels dangers représentent les composants à base d’aluminium en cosmétique ? L’alun représente-il un risque ? Au sujet du composant Alun, le BFR constate que : «Malheureusement, on n’en sait encore moins au sujet de l’absorption de l’alun qu’au sujet des chlorhydrates d’aluminium. Nous ne pouvons pas nous prononcer à ce sujet.» (Source : http://m.biohandel-online.de/2014/02/bfr-neue-position-zu-alu-deos/).
  • Et pourtant : on peut partir du principe que même en utilisant un déodorant à base de pierre d’alun, de l’aluminium soit absorbé et se retrouve ensuite dans le corps. Dans son communiqué de 2014, le BFR se base sur les informations dont on dispose aujourd’hui et conclut qu’il est nécessaire de «limiter de manière générale les taux de sels d’aluminium dans les anti-transpirants».

Le cas des parabènes: toujours contestés – et cela depuis 10 ans

Depuis 2004, ce n’est pas seulement le SCCS, qui se préoccupe de nouveau du cas des parabènes. Lorsqu’en 2004, une étude de chercheurs britanniques fit la une et laissa à penser qu’il pourrait y avoir un lien entre les parabènes employés dans des déodorants et le cancer du sein, il était nécessaire de vérifier dans quelle mesure cette affirmation était scientifiquement prouvée.

Même le SCCS (Comité de conseillers scientifiques de la Commission Européenne) s’est depuis activement penché sur ces conservateurs. Qu’est-il advenu des doutes sur les parabènes ?  Le résultat principal est que l’effet cancérigène des parabènes n’a pas pu être prouvé. Les auteurs de l’étude britannique (Darbre et Harvey) se sont distanciés de la conclusion selon laquelle il y aurait une relation entre parabènes et cancer du sein. Ils ont clairement indiqué que leur étude ne permettait pas d’établir un tel lien. L’institut allemand d’évaluation des risques est arrivé, lui aussi, à cette conclusion.

Les parabènes peuvent déclencher des allergies mais comparativement à d’autres substances, les parabènes jouent un rôle mineur dans la fréquence de déclenchement d’allergies. Mais les parabènes ne sont complètement hors de cause pour une autre raison. Un autre aspect se trouve au centre du débat; le fait qu’ils appartiennent à la catégorie des perturbateurs endocriniens. Qu’est ce que cela peut signifier pour la santé de l’homme ? C’est un sujet pour un large débat.

Un premier projet d’études de l’UE – Comprendo – a démontré que les substances endocrines, c’est-à-dire des substances qui agissent comme des hormones, sont plus dangereuses pour l’homme et l’environnement que supposées jusqu’alors. On a pu prouver qu’elles ont des conséquences lourdes sur la reproduction, le développement et le système immunitaire d’un nombre important d’espèces animales.

Je m’oppose aux matières premières dont les risques ont clairement été identifiés (ex, l’activité perturbatrice du système hormonal), car j’adhère à la devise : en cas de doute, optons pour la sécurité. L’industrie cosmétique serait tout à fait en mesure de se passer de parabènes et d’autres conservateurs contestés, si elle investissait davantage dans la recherche et le développement. La cosmétique naturelle et bio certifiée le prouve bien, en se passant de ce type de conservation.

Il y a toujours de nouvelles conclusions

Avec la multitude de composants existants, le processus d’évaluation des risques est un travail en continu, étant donné que d’autres études et de nouvelles connaissances se rajoutent au fur et à mesure. Les évaluations des composants dans mes livres et d’autres publications sont basées sur une analyse permanente de différentes sources et appuyées par les connaissances approfondies de l’expert en cosmétologie. Cette connaissance approfondie inclut également toutes les connaissances autour des composants chimiquement très réactifs, que l’on retrouve également dans les produits cosmétiques. Etant donné que personne ne connaît les caractéristiques, particularités et sensibilité de la peau de chaque individu, des composants chimiquement très réactifs représentent un réel risque. En interaction avec d’autres substances de synthèse hautement réactives, ces composants peuvent déclencher des effets que l’on peut difficilement évaluer en amont. Car la peau n’est pas seulement en contact avec des produits cosmétiques, mais avec un grand nombre d’autres substances de synthèse.

  • Que certaines substances soient susceptibles de développer des nitrosamines (qui sont cancérigènes) est bien connu, il suffit d’étudier les conclusions des études du SCCS. De telles substances ne sont pas interdites pour autant. La raison est simple : la législation précise que c’est le devoir du fabricant d’éviter que ces nitrosamines se forment. Et c’est bien là que se trouve le problème : les autorités démasquent régulièrement des produits qui ont des taux de nitrosamines trop élevés. Tant que ces substances seront autorisées, le consommateur restera exposé à ce risque. C’est la raison pour laquelle ce type de substances reçoit une évaluation défavorable.

Il est indispensable, de toujours avoir l’oeil sur ces différentes sources.

Les plus importantes, qui sont régulièrement interrogées sont par exemple les suivantes : l’institut allemand d’évaluation des risques le BFR (Bundesinstituts für Risikobewertung)), la liste du taux MAK (pour concentration maximale sur le lieu de travail), les nombreuses évaluations européennes (SCCS) ou publications de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) et autres publications internationales. Une autre source importante pour l’évaluation des risques allergiques, est le travail de la Fédération pour l’Information des Cliniques Dermatologiques (Informationsverbund Dermatologischer Kliniken, IVDK). Le IVDK centralise ses activités à l’institut dermatologique de l’Université de Göttingen où se trouve son siège. Elle dispose de la plus importante banque de données concernant les allergies. 40 cliniques dermatologiques d’Allemagne, d’Autriche et de Suisse appartiennent à cette fédération, qui a rassemblé depuis sa création des informations sur 90 000 patients allergiques, et teste environ 10 000 nouveaux patients chaque année. Le système de veille de l’IVDK permet de donner rapidement et efficacement l’alarme.

  • Finalement, les évaluations de composants sont le résultat d’un processus complexe où l’on examine avec soin toutes les implications. Ce qui veut dire que l’on se trouve souvent face à des études avec un résultat contradictoire, dans ce cas on peut seulement évaluer de manière pondérée le risque potentiel que représente la substance. Les conclusions que j’avance en partant des informations dont je dispose, sont très souvent en désaccord avec les conclusions législatives européennes.
  • Je m’oppose par exemple à un grand nombre de composants que les autorités compétentes estiment sans risque, dans le cadre d’un certain dosage. Ce qui me conforte dans mes convictions, c’est que ces dernières années, un grand nombre de composants comme par exemple les phtalates, certains filtres UV de synthèse, des colorants capillaires étaient considérés comme «sûrs». Finalement on s’est aperçu que ce n’était pas du tout le cas.
  • J’aurais bien aimé donner une réponse plus courte et moins «complexe», à la question de Cyrielle, malheureusement, ce n’est pas aussi simple que cela.

 

Une réponse à «Sur quelle base se fait l’évaluation positive ou négative d’un composant ?»

  • Passionnant. Difficile de s’y retrouver dans la liste des termes qui figurent sur les étiquettes produits. Et difficile d’y voir clair aussi entre les différentes critiques. Ce point sur la nature des évaluations était utile. Plus d’article, s’il vous plaît. Je rêve de voir les marques Urban Decay, Too Faced, Bioderma, Nars et Becca passées au banc d’essai.

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